Dans l’espace, il y a tout, dit-elle avec évidence. Encore faut-il qu’il y ait un espace.

Nécessairement, Eva Linder nous en ouvre un, le nôtre, le sien. Nous ne sommes pas à côté, nous sommes dedans, d’emblée. Précisons : nous n’y rentrons pas comme ça, par amitié pour les passagers qui occupent les fenêtres des galeries et nous regardent silencieusement sans nous répondre.

Morts ou vivants, épuisés par le travail souterrain, ils signifient les fenêtres où ils s’inscrivent , et nous sommes, bien que de l’autre côté, avec eux. Leur fond est travaillé, miné, hachuré, laminé ; les aciéries s’embrasent.

Un petit espace blanc subsiste, mince cadre de survie. Si ces «êtres portraits» nous acceptent si rapidement, c’est parce que nous sommes nous aussi des passagers, non seulement dans l’espace, mais dans le temps.

L’espace sans le temps serait la mort, maïs le temps sans espace serait éternité.

Or ici, tout se meut, et nous nous sentons vivre à nous déplacer d’une œuvre à l’autre, entre les séductions de la couleur immédiate et le mouvement à venir.
Nous avançons alors, poussés, ou guidés par la nécessité d’un sens, vers les cartons et plexiglas ondulés, les toiles, les feuilles, au milieu des gens ordinaires, «couronnés d’anonymat», et si bleus si bruns, si rouges.

Il ne s’agit pas ici d’avancer n’importe comment, parce qu’avant même le verbe,il y avait le rythme, le rythme en poésie, en musique ou en peinture est la première ressource de l’artiste comme l’écrivait à Ravel le poète Tristan Klingsor. Eva Linder se ressource à un rythme si ancien et si irréversible en même temps qu’il pourrait être celui de la tortue, animal millénaire pour les souvenirs de l’homme et plus millénaire encore pour l’histoire de toute l’humanité. Le poisson accompagne aussi la mémoire de l’artiste et entre la rapidité gracieuse de cet animal et l’immense lenteur obstinée, bienveillante et fidèle de la tortue à la carapace indéchiffrable – jeu de marelle où le paradis serait rouge du sang de la vie-, il y a le défilé des scénographies, des masques, des personnages, «un peu statiques, un peu statuaires», plus ou moins rouges, plus ou moins bleus, plus ou moins verts, selon des couleurs brutes ô combien travaillées. Au fauvisme sans fauve pour des êtres entourés de mouvement.

Le rythme s’affirme dans l’ à propos des situations où les personnages se mettent à vivre de façon si quotidienne, si contingente, si accidentelle que nous nous y retrouvons ; il se constitue de manière plus définitive dans l’image symbolique de 3 : toujours 3 plans, 3 points de la constitution d’une figure, 2 possibilités et une encore à laquelle on ne pense pas dès l’abord, qui serait finalement la nôtre qui regardons, bref celle de l’espace-temps. Rythme ternaire, mais non enfermée dans la triangularité. Le 3 en appelle d’autres à venir.

Les poissons encadrent et peut-être protègent les hommes de l’oubli de leurs origines primitives ; un courant invisible les porte, assurant les hommes de leur verticalité. de-leur dignité verticale, malgré les vicissitudes des rencontres, des histoires personnelles, des chocs qui durent plus ou moins longtemps.

Qu’ils viennent à disparaître, et il restera à peine le souvenir de leurs arrêtes pour nourrir peuples et familles. Hors confrontation, dès les oeuvres exposées, du besoin instinctif de toucher et sentir les têtes, les corps et les situations figurées, il y a l’inventaire iconographique impressionnant des 17 cartons à 3 personnages, des 77 «matricules des uns», des 9 «cadres et son locataire», des 3 peintures sur toile, 1 peinture sur plexiglas cannelé, 1 tortue sur palette.

H. BOHNER CANTE